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Ce que l’on sait aujourd’hui sur le glyphosate et les LNH


C’est en 2015 que la controverse sur les effets cancérogènes du glyphosate démarre véritablement. Au mois de mars de cette année-là, un court article de la revue médicale The Lancet fait l’effet d’une bombe. La synthèse d’une analyse d’experts indépendants déclare considérer le glyphosate comme « probablement cancérogène pour l’homme », ainsi que deux insecticides. Cet avis émane du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC, IARC en anglais pour International Agency for Research on Cancer), une agence spécialisée de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Créé en 1965, le CIRC a pour objectif de promouvoir la collaboration internationale sur le cancer. Basé à Lyon, il mène notamment un programme d’évaluation des risques cancérogènes pour l’homme des facteurs environnementaux : produits chimiques, mélanges complexes, expositions professionnelles, agents physiques et biologiques, facteurs comportementaux. Ces évaluations donnent lieu à la publication de monographies. Depuis 1971, plus de 1 000 agents ont ainsi été évalués par le CIRC, dont plus de 400 ont été classés comme étant cancérogènes ou probablement cancérogènes pour l’homme. Le processus d’élaboration d’une monographie du CIRC est transparent et répond à des règles et critères très précis.

L’avis complet du CIRC est publié en janvier 2017. Il porte sur quatre insecticides et un herbicide, le glyphosate. Concernant ce dernier, les experts du CIRC estiment qu’il existe des preuves limitées de sa cancérogénicité chez l’homme, sur la base d’études cas-témoins rapportant une augmentation du risque de lymphome non hodgkinien en cas d’exposition professionnelle. Les recherches menées chez l’animal conduisent les experts à considérer qu’elles apportent des preuves suffisantes de la cancérogénicité du glyphosate. Pour ces mêmes experts, les données sur les mécanismes constituent des preuves fortes que ce produit induit une cancérogénicité et un stress oxydatif, et qu’il existe des preuves que ces effets peuvent être retrouvés chez l’homme. D’où le classement du glyphosate comme étant probablement cancérogène pour l’homme.

Le point de vue des agences publiques

Pour les agences en charge de l’homologation des pesticides, ce classement est un sérieux problème. Il remet en cause leur approbation de l’herbicide le plus vendu et le plus utilisé dans le monde. Les principales d’entre elles vont alors s’efforcer de réaffirmer leur position et de contester la monographie du CIRC. En novembre 2015, l’autorité européenne de sécurité des aliments, l’EFSA (European Food Safety Authority), publie un rapport dans le cadre de la procédure de renouvellement de l’approbation de plusieurs produits, dont le glyphosate. Les experts de cette agence et les représentants mandatés par les États membres de l’Union européenne concluent qu’il est « improbable que la substance soit génotoxique (c’est-à-dire qu’elle endommage l’ADN) ou qu’elle constitue une menace cancérogène pour l’homme ». Ils estiment que « ni les données épidémiologiques, ni les éléments issus d’études animales n’ont démontré de causalité entre l’exposition au glyphosate et le développement de cancer chez les humains ».

Le constat est identique du côté de l’agence étasunienne chargée de la protection de l’environnement (EPA, Environnemental Protection Agency). Dans un rapport publié en septembre 2016, dans le cadre d’une procédure de révision de l’homologation du glyphosate, cette agence considère que « les données actuellement disponibles ne sont pas en faveur d’un effet carcinogène » de ce produit. L’EPA émet toutefois une réserve concernant la survenue de lymphome : « en raison de résultats contradictoires et de diverses limitations identifiées dans les études sur les LNH, il ne peut être apporté de conclusion concernant l’association entre l’exposition au glyphosate et le risque de LNH sur la base des données disponibles », écrit-elle ainsi. Néanmoins, dans un communiqué datant du 30 avril 2019, l’EPA dit qu’elle « continue de constater qu’il n’y a pas de risque pour la santé publique lorsque le glyphosate est utilisé conformément aux normes en vigueur et que le glyphosate n’est pas cancérigène ».

Cette conclusion est partagée par l’agence européenne des produits chimiques (ECHA, European Chemicals Agency). En mai 2016, cette agence publie un rapport dans lequel elle affirme que « le glyphosate n’est pas cancérigène chez le rat » et que « les données épidémiologiques ne fournissent pas de preuves convaincantes que l’exposition des humains au glyphosate pourrait être reliée à tout type de cancer ».

Les raisons des divergences

Comment expliquer que le CIRC et les agences publiques aux États-Unis et en Europe parviennent à des conclusions aussi diamétralement opposées ? Un économiste étasunien spécialiste de l’agriculture et auteur de recherches notamment sur les pesticides et l’impact des pratiques agricoles sur l’environnement et la santé publique, Charles M. Benbrook, apporte des éléments de réponse dans un article publié en janvier 2019. Dans cet article, il a comparé les évaluations effectuées par le CIRC et l’EPA. Pour lui, trois raisons expliquent leurs divergences :

- Tout d’abord, le choix des données : l’EPA s’est appuyé principalement sur des études réglementaires non publiées commanditées par Monsanto et dont 99 % étaient négatives quant à la cancérogénicité du glyphosate. De son côté, le CIRC a essentiellement utilisé des études publiées dans des revues à comité de lecture et dont 70 % étaient positives sur le caractère cancérogène du glyphosate.

- Ensuite, le choix du produit évalué. L’EPA s’est focalisé sur des études portant sur la molécule glyphosate seule, tandis que le CIRC a pris en compte les données sur le produit fini et commercialisé.

- Enfin, le choix du mode d’exposition. L’EPA a pris en considération l’exposition alimentaire moyenne de la population générale, sans retenir les situations d’exposition professionnelle. De son côté, le CIRC a intégré des données issues de situations d’exposition élevée au glyphosate.

En d’autres termes, le CIRC et l’EPA n’ont pas évalué le même produit, n’ont pas utilisé les mêmes données et n’ont pas étudié les mêmes circonstances d’exposition. La question est dès lors de savoir quelle évaluation est la plus proche de la réalité des risques. Pour les agriculteurs utilisateurs du glyphosate, il est objectivement permis de penser qu’une évaluation reposant sur des données publiées concernant une exposition importante (car répétée) avec le produit commercial est a priori la plus informative.

Études épidémiologiques : des signaux concordants

Depuis la sortie de ces différents rapports d’évaluation, quatre nouvelles études épidémiologiques ont enrichi les connaissances sur les risques associés à l’exposition au glyphosate. Ces études portent toutes sur les lymphomes non hodgkiniens puisque ce sont les pathologies pour lesquelles les « soupçons » d’une possible causalité du glyphosate sont les plus forts. Ce sont toutes des méta-analyses. Il s’agit d’une méthodologie scientifique consistant à analyser ensemble les résultats de différentes études. Cela permet d’augmenter le nombre de cas étudiés et ainsi de disposer d’une plus grande puissance statistique.

Les résultats de ces quatre méta-analyses vont dans le même sens : la mise en évidence d’une augmentation du risque de LNH associée à l’exposition au glyphosate, notamment chez les agriculteurs qui en sont les plus gros utilisateurs (voir encadré ci-contre). Toutefois, l’augmentation du risque observé n’est pas homogène d’une étude à une autre : dans certaines, elle concerne les LNH dans leur ensemble, dans d’autres uniquement certains types de lymphomes non hodgkiniens. Par ailleurs, les corrélations observées entre l’exposition au glyphosate et les LNH sont le plus souvent faibles à modérées, même si elles sont statistiquement significatives. Par conséquent, ces méta-analyses ne permettent pas d’affirmer de façon certaine l’existence d’un lien de causalité entre l’utilisation du glyphosate et le risque de survenue des lymphomes non hodgkiniens.

Établir un tel lien de causalité est particulièrement difficile, ceci pour plusieurs raisons, comme l’explique Pierre Lebailly, l’un des auteurs de la méta-analyse du consortium AGRICOH.

Tout d’abord, les LNH sont des maladies rares comparativement à d’autres cancers. Ensuite, il est extrêmement ardu d’évaluer l’exposition d’une personne au glyphosate, y compris dans le cas des agriculteurs. Cette évaluation repose soit sur les déclarations des personnes, soit sur une estimation en fonction de leurs pratiques agricoles. Les difficultés sont accrues en raison de la nature même des cancers qui sont des maladies qui mettent des années, voire des dizaines d’années à se développer et à entraîner des manifestations cliniques. De plus, l’origine des cancers est le plus souvent multifactorielle : elle dépend du terrain génétique, des comportements (tabac, alcool, sédentarité, alimentation, etc.) et de l’environnement (pollution notamment). Difficile dans ces conditions d’isoler une seule et unique cause, le glyphosate en l’occurrence, chez des milliers de personnes. Pour y parvenir, il faudrait mener une étude prospective pendant plusieurs dizaines d’années auprès d’une vaste population (des agriculteurs par exemple) dont l’utilisation du glyphosate (mais aussi des autres pesticides) serait scrutée à la loupe quasiment jour après jour, ainsi que tous leurs comportements (pour déterminer leurs autres facteurs de risque). Une telle étude est impossible à mettre en œuvre… Les pouvoirs publics en sont bien conscients. Le 19 juillet dernier, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a publié un communiqué annonçant qu’elle lançait un appel à candidature « pour améliorer les connaissances relatives à la cancérogénicité du glyphosate ». Le cahier des charges proposé porte uniquement sur la réalisation d’études de toxicologie, in vitro (sur des cellules) et chez l’animal. De telles études sont importantes, mais elles n’apporteront sans doute pas de conclusions définitives sur le risque de l’exposition au glyphosate chez l’homme. De plus, se posera toujours la limite du passage de l’animal à l’homme.

Autrement dit, il est peu probable que la recherche scientifique, qu’elle soit épidémiologique ou toxicologique, apporte un jour une réponse claire, nette et précise sur la dangerosité du glyphosate et sur le risque de survenue des LNH associé à son exposition. Les études épidémiologiques, en dépit de leurs faiblesses méthodologiques, montrant des signaux concordants en faveur d’une telle association, le simple bon sens devrait conduire à mettre en œuvre le principe de précaution. L’interdiction annoncée par le gouvernement des principaux usages du glyphosate d’ici fin 2020 va dans ce sens. Toute la question est ensuite de savoir par quoi il sera remplacé et si les produits qu’utiliseront les agriculteurs en lieu et place du glyphosate auront réellement un impact moindre sur la santé humaine et l’environnement.

En résumé

  • Le CIRC, une agence de l’Organisation mondiale de la santé, a conclu à la cancérogénicité probable du glyphosate chez l’homme ;
  • Les agences d’homologation et d’enregistrement européennes et étasuniennes ont estimé peu probable ou absent le caractère cancérigène du glyphosate ;
  • Les modalités d’évaluation par le CIRC et les agences publiques ont été différentes ;
  • Plusieurs méta-analyses, compilant des données de différentes études épidémiologiques, font ressortir une association entre l’exposition au glyphosate et une augmentation du risque de survenue des LNH ou de certains types de LNH ;
  • À l’heure actuelle, les études épidémiologiques sont relativement concordantes mais elles ne permettent pas d’apporter une conclusion définitive sur la possibilité d’un lien entre l’exposition au glyphosate et une augmentation du risque de LNH .

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