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Glyphosates et lymphome : Interview de Pierre Lebailly


À quelles difficultés se heurtent les épidémiologistes pour déterminer s’il existe un lien de causalité entre l’exposition au glyphosate et la survenue des lymphomes non-hodgkiniens ?

La première difficulté est liée au fait que les lymphomes non-hodgkiniens (LNH) sont un ensemble complexe de maladies distinctes, avec des étiologies que l’on ne connaît pas forcément très bien et dont on pense de plus en plus qu’elles peuvent être différentes. Par exemple, les lymphomes diffus à grandes cellules B sont aujourd’hui considérés comme une seule entité clinique. En réalité, ils constituent un groupe hétérogène de maladies dont il est probable que plusieurs sous-types seront distingués à l’avenir. La classification des LNH de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) évolue ainsi régulièrement. Par ailleurs, les lymphomes sont des maladies relativement rares. Par conséquent, il est compliqué de réunir des effectifs de patients suffisamment nombreux pour pouvoir en tirer des données exploitables, surtout si l’on veut procéder à des analyses en fonction de différents types de LNH.

Pourquoi est-il également difficile de mesurer l’exposition aux pesticides en général et au glyphosate en particulier chez les agriculteurs ?

C’est le point le plus complexe. En effet, les agriculteurs sont exposés à des mélanges de pesticides en fonction de leur activité. En France, nous sommes plutôt dans un contexte de polyculture. Un agriculteur peut ainsi traiter dans la même journée des parcelles de cultures différentes avec des produits eux aussi différents. Au cours de sa vie, il peut également ne pas utiliser les mêmes pesticides, selon les périodes et les cultures qu’il pratique. Il devient dès lors compliqué de parvenir à déterminer à quels produits il a été exposé, à quelles doses et pendant combien de temps.

Aux États-Unis, dans la région des grandes plaines, c’est un peu plus simple dans la mesure où les agriculteurs font surtout de la monoculture extensive. Ils ont de moins bons rendements, mais ils compensent par des surfaces cultivées énormes. Ils traitent un peu moins qu’en France, avec une variété de produits moins importante. Il n’en reste pas moins difficile de savoir exactement quelle a été leur utilisation des pesticides.

À cela s’ajoute une complexité supplémentaire liée à la composition des produits. Pour prendre l’exemple du glyphosate, il est présent dans le Roundup, avec des adjuvants, mais aussi dans d’autres spécialités commerciales, éventuellement mélangé à d’autres pesticides ou herbicides.

Comment avez-vous procédé dans l’étude du consortium AGRICOH ?

Cette publication repose sur des données issues de trois études distinctes, avec un recueil des informations différent. Nous avons utilisé des données norvégiennes issues de différents recensements de la population agricole et de ses activités. En fonction des cultures déclarées par chaque chef d’exploitation, de son usage lui aussi déclaré de pesticides, nous lui avons attribué, à partir de l’avis d’experts, une probabilité d’avoir utilisé tel ou tel pesticide parmi une liste prédéfinie. Nous avons ensuite croisé ces données avec le registre des cancers, ce qu’il est possible de faire en Norvège ; en France, il n’existe pas de registre national des cancers.

Pour les États-Unis, nous avons exploité des données de l’Agricultural Health Study (AHS). Celles-ci portent notamment sur plus de 52 000 chefs d’exploitation agricole de deux états (Iowa et Caroline du nord). Au moment de leur inclusion, entre 1993 et 1997, ils ont répondu à un questionnaire détaillé sur leurs pratiques en termes de cultures et d’usage des pesticides. Ces informations sont depuis régulièrement croisées avec les registres de cancers et de décès des deux états concernés.

Enfin, l’étude « agriculture et cancer » (AGRICAN) française concerne, depuis 2005-2007, plus de 180 000 personnes affiliées à la Mutualité Sociale Agricole, le régime de sécurité sociale spécifique du monde agricole. Nous avons travaillé à partir des données issues de questionnaires auxquels ont répondu plus de 127 000 chefs d’exploitation ou travailleurs agricoles portant sur leurs activités et sur leur utilisation de pesticides : en quelle année ils ont commencé à en utiliser, en quelle année ils ont arrêté ? En fonction de leurs réponses, nous avons estimé leur probabilité d’avoir été exposé au glyphosate. Ces données ont ensuite été croisées avec les différents registres départementaux de cancers existant en France.

Pourquoi ne pas avoir demandé directement aux agriculteurs français s’ils avaient utilisé du glyphosate ?

Parce que l’information n’aurait pas été fiable. Compte tenu des controverses et de la médiatisation autour de ce produit, certains auraient sur-déclaré leur utilisation de ce produit, convaincus de son lien avec des maladies, tandis que d’autres l’auraient sous-déclaré pour ne pas passer pour des agriculteurs pollueurs.

Le fait d’avoir dans votre étude des méthodologies différentes ne constitue-t-il pas une limite à la validité de vos résultats ?

C’est l’une des limites de ce type d’étude. Il n’existe pas de méthode de référence consensuelle pour mesurer l’exposition au glyphosate ou tout autre pesticide. Car c’est une exposition trop complexe. Nous ne disposerons jamais d’une étude épidémiologique qui permettra d’affirmer le lien entre un événement de santé et l’exposition à tel ou tel produit utilisé par les agriculteurs. Ce qui importe, c’est de regarder les signaux qui ressortent des différentes études réalisées avec des méthodologies différentes, dans des contextes et des régions du monde différents, et de voir si elles vont dans le même sens. Ce qui est le cas de mon point de vue. Même si, et c’est un souci bien entendu, les différentes études ne font pas ressortir les mêmes signaux avec les mêmes lymphomes.

Est-ce que les limites méthodologiques expliquent, selon vous, que les résultats des études épidémiologiques ne soient pas véritablement pris en compte jusqu’à présent par les agences en charge de l’homologation des pesticides à travers le monde ?

Ces agences critiquent effectivement les études épidémiologiques en expliquant que les mesures d’exposition et les corrélations établies entre certains produits et certains lymphomes ne sont pas suffisamment solides. Mais pour toutes les raisons que j’ai expliquées, il sera toujours difficile d’établir un lien. De toutes les façons, je pense que ces agences se moquent royalement des études épidémiologiques : aucune d’entre elles ne parviendra à les faire changer de point de vue.

Pour quelles raisons ?

Ces agences raisonnent molécule par molécule. Quand une firme veut faire homologuer un produit, elle présente un dossier de toxicité uniquement sur sa molécule, pas sur le produit qui sera commercialisé et encore moins en prenant en compte tout ce à quoi les agriculteurs sont exposés. Aucune de ces agences ne demande aux industriels d’évaluer la toxicité de leurs produits en fonction de la réalité des expositions auxquelles sont soumis les agriculteurs. C’est un non-sens total.

Par ailleurs, les agences font preuve d’une certaine paresse intellectuelle. Elles ont mis en place dans les années quatre-vingt-dix des procédures d’homologation des pesticides qu’elles n’entendent pas remettre en question, même si ces procédures présentent des limites. Parce que cela les obligerait éventuellement à reconnaître qu’elles ont peut-être fait des erreurs et que tout un tas de dossiers d’homologation devrait être révisé. Les agences n’en ont aucune envie.

On peut également imaginer que les industriels poursuivent leur lobbying…

Ils n’en ont plus vraiment besoin puisque les agences d’homologation n’ont aucune intention de changer de point de vue. En revanche, les industriels continuent d’œuvrer par d’autres voies. Par exemple en payant des pseudo-scientifiques qui passent leur temps à critiquer les études sur des blogs. Sur internet, il est aujourd’hui difficile de trouver une information de qualité sur le glyphosate, tant ces pseudo-scientifiques sont présents. Au prétexte de protéger l’innovation et le progrès, ils nous accusent de tuer l’agriculture. Ils sont très toxiques.

Est-ce qu’ils s’en prennent également aux scientifiques ?

Ils nous envoient des mails. Au début, j’ai essayé de répondre, mais c’est sans fin tant ils sont de mauvaise foi. Par ailleurs, on peut faire l’objet d’intimidations.

De quelles manières ?

Sous couvert de la loi américaine « Freedom of Information Act » (a), un cabinet d’avocats diligenté par Monsanto a, par exemple, récupéré les données de l’ordinateur de l’une des chercheuses du consortium AGRICOH. Ils ont eu ainsi accès à tous mes échanges par emails avec cette chercheuse. J’ai essayé de m’y opposer, sans succès. Aujourd’hui, cette chercheuse se dit que, désormais, plus personne ne va vouloir travailler avec elle… C’est inquiétant de se dire que tous vos échanges avec d’autres chercheurs pourront un jour ou l’autre être lus par des avocats, sans que vous n’y puissiez rien. Aujourd’hui, pour un scientifique, travailler sur les pesticides, c’est prendre le risque de voir sa réputation ternie par ce type de manœuvres.

(a) Fondée sur le principe du droit à l’information et entrée en application en 1967, cette loi étasunienne oblige les agences fédérales à transmettre leurs documents à quiconque en fait la demande.

Propos recueillis par Franck Fontenay

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