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Troubles cognitifs : lorsque les traitements altèrent le cerveau


Troubles cognitifs : lorsque les traitements altèrent le cerveau

C’est une plainte fréquente des patients pendant et après leur traitement : avoir le sentiment de tourner au ralenti, de moins parvenir à se concentrer, d’avoir la tête dans le brouillard. Jusqu’à récemment, ces plaintes étaient peu prises en compte et encore moins explorées. C’est en train de changer et les recherches montrent que, effectivement, les traitements affectent certaines fonctions cérébrales. Explications.

Les fonctions cognitives ou intellectuelles se rapportent à tout ce que nous faisons avec notre cerveau tout au long de notre vie. Elles concernent donc l’apprentissage, le langage, la mémoire, l’attention, le raisonnement, la résolution de problème, etc. Autant dire que ces fonctions sont précieuses ! Dans la vie quotidienne, elles peuvent être plus au moins efficaces. La fatigue, le stress ou l’anxiété peuvent altérer la capacité à se concentrer par exemple. Le vieillissement naturel tend aussi à amoindrir — très progressivement — les fonctions cognitives. Mais il est une situation dans laquelle une altération anormale de ces fonctions est fréquemment rapportée : celles des personnes traitées pour un cancer.

C’est en effet une plainte fréquente, comme l’indique le Dr Marie Lange, neuropsychologue au Centre François Baclesse de Caen. Les personnes disent rencontrer des difficultés à se concentrer, à lire, à se souvenir, à réaliser plusieurs tâches en même temps ou à apprendre de nouvelles informations ou concepts. Elles peuvent également avoir du mal à trouver leurs mots lors d’une conversation ou égarer des objets. Ces difficultés sont encore plus importantes lorsque la situation implique plusieurs personnes ou en présence de distracteurs (une musique en fond sonore par exemple).

Une réalité démontrée

Une étude réalisée par l’association Les Seintinelles1 auprès de 1 610 personnes, pour la majorité des femmes atteintes d’un cancer du sein, montre que parmi les personnes éprouvant des difficultés cognitives, 88 % attribuent ces difficultés aux traitements reçus pour leur cancer, a rapporté le Dr Lange. Cette dernière a par ailleurs mené une enquête avec France Lymphome Espoir lors d’une Journée Mondiale des Lymphomes. 558 personnes ont répondu à un questionnaire. 62 % ont indiqué rencontrer des difficultés cognitives, survenant principalement pendant et à l’issue des traitements.

Le ressenti des personnes peut être mesuré objectivement par le biais de tests neuropsychologiques. Les études disponibles concernent majoritairement le cancer du sein. Elles indiquent que 15 % à 25 % des patientes présentent un déclin cognitif à l’issue de leur traitement. Les déficits sont modérés et le plus souvent transitoires ; ils s’estompent progressivement dans un délai variable après l’arrêt de la chimiothérapie. Une étude récente a concerné des patients traités pour un lymphome. Les tests objectifs montrent que 21 % d’entre eux présentaient des troubles cognitifs. Les plaintes exprimées par les patients correspondent donc bien à une réalité.

L’effet direct des chimiothérapies

La grande question est de savoir quelles sont les raisons des déficits cognitifs observés. Celles-ci sont à l’évidence multiples : l’état psychologique, la fatigue, l’âge, les traitements du cancer, l’environnement social, le style de vie, mais aussi des facteurs biologiques et/ou génétiques, et la présence d’autres maladies ont certainement une influence. Mais des recherches ont mis en évidence une neurotoxicité directe des chimiothérapies, a expliqué le Dr Hélène Castel, neurobiologiste auprès de la plateforme Cancer et Cognition du Cancéropôle Nord Ouest. L’exemple le plus frappant, a-t-elle rapporté, est celui de deux sœurs vraies jumelles ayant toujours vécu ensemble. Elles ont donc un génome et un environnement de vie strictement identique. L’une est atteinte d’un cancer du sein et reçoit pour cela une chimiothérapie. Une équipe médicale a fait passer à l’une et à l’autre, le même jour, une IRM du cerveau alors qu’elles effectuaient des tâches cognitives. « Les images de l’IRM montrent que la patiente qui a reçu la chimiothérapie mobilise davantage certaines zones cérébrales que sa sœur pour une même tâche, a expliqué le Dr Castel. Cela tend à montrer que la chimiothérapie induit une baisse d’efficacité des fonctions cognitives conduisant à une compensation par une “hyperactivation cérébrale”. » Pour elle, c’est une des raisons possibles de la fatigue fréquemment ressentie par les patients atteints de cancer.

Des expériences ont par ailleurs été réalisées avec des souris. Dans l’une de ces expériences, les souris devaient dans un premier temps nager pour trouver une plateforme au sein d’un récipient rempli d’eau. La plateforme était ensuite déplacée. L’expérience montre que les souris exposées à une chimiothérapie ont rencontré beaucoup plus de difficultés à retrouver le nouvel emplacement de la plateforme. Cela indique que la chimiothérapie diminue la capacité d’adaptation à un nouvel environnement, ce que l’on appelle la flexibilité comportementale. L’étude post-mortem du cerveau de ces mêmes souris met également en évidence une diminution du nombre de cellules souches neuronales chez celles qui ont été exposées à la chimiothérapie. Le traitement conduit ainsi à une diminution du renouvellement des neurones.

Ce qu’il est possible de faire

Ces constats établis, la question de la prise en charge des troubles cognitifs est évidemment centrale. De nombreux médicaments ont été évalués pour tenter de les corriger, mais aucun effet bénéfique clairement établi n’a jusqu’à présent été mis en évidence. En revanche, il a été établi un lien entre l’activité physique et la fatigue, la première étant aujourd’hui considérée comme un vrai « traitement » de la seconde. Comme la fatigue influe sur les capacités cognitives, il est donc recommandé aux patients d’avoir une activité physique régulière et adaptée à leurs capacités, a indiqué le Dr Lange. D’autres activités, comme la méditation, le Tai chi, le qi gong ou le yoga, semblent également avoir un effet bénéfique. Dans tous les cas, ces activités et le sport conduisent généralement à une amélioration de la qualité de vie.

Il est également possible de faire « travailler son cerveau », à l’aide d’exercices. Une étude récente a évalué l’utilisation régulière d’un logiciel en ligne auprès de patients, principalement des femmes traitées pour un cancer du sein. Si elle ne met pas en évidence de différence, après 15 semaines d’utilisation, sur les résultats des tests cognitifs, elle montre que les patients ressentent moins de déficits cognitifs. De plus, ils déclarent ressentir moins d’anxiété, de stress et de fatigue.

Plusieurs études sur l’utilisation de tels logiciels sont en cours, dont une est menée par le Centre François Baclesse à Caen avec la participation de quatre autres centres. Le travail réalisé par la plateforme Cancer et Cognition, qui est unique en son genre en France, devrait, espérons-le, contribuer à ce que les soignants soient davantage sensibilisés à la question des troubles cognitifs.

F.F.

(1) Association qui vise à mettre en relation les chercheurs et la société civile pour la réalisation de recherches sur les cancers

 


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